Vers quelle Académie ?

La genèse des Académies, à partir du XVIe siècle, est synonyme d’une science ouverte. Dans les domaines variés de la connaissance, elles permettent peu à peu une évaluation par les pairs et offrent aux savoirs un crédit qui s’élabore à partir d’une discussion publique, de publications, bref d’une diffusion en dehors des milieux d’enseignement confinés. Leur essor au XVIIIe s., largement favorisé par le soutien des États, participe grandement, selon certains historiens, à la construction d’une culture scientifique qui n’est pas sans lien avec le développement artistique, mais aussi technologique et industriel que connaissent alors plusieurs régions (comme l’Angleterre).

Les modèles d’Académies sont variés. Certaines ont longtemps développé —et développent parfois encore— une recherche et un enseignement propres, qui les placent en concurrence avec d’autres institutions académiques. L’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique relève d’une autre conception. Si, dès sa fondation, elle eut pour mission d’animer la vie intellectuelle et de stimuler la recherche scientifique, elle n’organise pas d’activités de recherche, en son sein. Il n’en demeure pas moins qu’elle n’a cessé d’encourager ces activités, non seulement par ses prix, ses publications, mais aussi par une action déterminée en faveur de la création de grands organismes de recherche, au rang desquels on citera évidemment le Fonds national belge de la recherche scientifique. Dans les domaines variés de son activité, l’Académie royale de Belgique joue donc un rôle d’amplificateur mais aussi d’initiateur qu’il convient de soutenir et de faire connaître. Elle n’en sera que davantage créatrice de valeurs essentielles pour nos sociétés démocratiques.

L’Académie : un lieu de culture artistique, scientifique et technologique, d’ouverture et d’échange

Tandis que la globalisation marque de plus en plus fortement notre société, le paysage de la connaissance est loin d’échapper, paradoxalement, à un morcellement. Les disciplines scientifiques restent encore —et pour des raisons très compréhensibles— relativement cloisonnées. Il en va de même des liens entre production artistique et production scientifique, voire des relations entre institutions en charge de ces secteurs. Soumises à des contraintes multiples, les institutions artistiques, culturelles, académiques n’ont en effet pas toujours les moyens de mettre en œuvre des politiques audacieuses, ni même simplement de rompre les barrières qui les séparent.

L’Académie, pour sa part, est le lieu par excellence de l’échange entre disciplines et entre institutions, y compris au plan international. De par sa composition, elle constitue l’une des très rares plateformes de convergence des mondes artistiques, scientifiques, technologiques. Elle met en contact direct des théoriciens et des praticiens, des professionnels de tous les milieux. Elle est composée de membres de tous horizons, à la fois belges et étrangers. Bref, notre Académie est unique dans le paysage belge francophone pour sa capacité à offrir une représentation multiforme des acteurs de la création et de l’innovation. Elle est ainsi idéalement placée pour jouer un rôle moteur sur la voie de l’interdisciplinarité, mais aussi dans les contacts constructifs entre universités, entre science et société, entre les différentes expressions culturelles et artistiques.

Au moment où l’Union européenne fait preuve d’un incroyable déficit culturel dans sa vision politique, notre Académie —en collaboration avec d’autres Académies européennes— peut participer à une réflexion nouvelle et ambitieuse sur la notion de culture largo sensu, culture qui devrait occuper une place centrale au cœur du projet européen.

L’Académie : un lieu de réflexion, de proposition et de critique

Si, de tous temps, l’Académie a constitué un lieu de diffusion du savoir, l’évolution de la société de la connaissance —qui met à la portée de clavier de tout un chacun une foule d’informations— incite à reconsidérer le rôle de l’Académie dans cette diffusion, voire profusion, de savoirs. L’Académie doit s’affirmer clairement comme un lieu de réflexion sur la méthode, sur le sens, sur les voies que peuvent emprunter la recherche scientifique, l’art, la gouvernance de nos États et de nos entreprises. Comprendre une démarche est aussi important, voire plus important, que d’en connaître le résultat, car c’est la clé de toute remise en question. Or le savoir ou le savoir-faire n’a de sens que s’il permet d’ouvrir de nouvelles perspectives, y compris à travers le questionnement critique.

L’indépendance de l’Académie est donc une condition essentielle à l’exercice de sa mission. Son rôle consiste non seulement à promouvoir la recherche et la culture en les diffusant largement, à travers tous les moyens à sa disposition (depuis les publications scientifiques jusqu’aux médias sociaux, en passant par les cours, les expositions, les concerts, etc.), mais également, voire surtout, à offrir un décodage critique aux informations qui touchent pêle-mêle la population. Ceci pose d’emblée la question du « crédit » de l’Académie, sur lequel je reviens ci-dessous. Ceci engage aussi l’Académie à assumer un rôle d’initiateur de nouveaux projets, de nouvelles structures, de nouvelles démarches, dans des domaines variés et dans un esprit d’ouverture et de décloisonnement. En ce sens, l’Académie est un pont efficace entre ceux qui pensent l’avenir et ceux qui tentent de comprendre le présent.

L’Académie : un lieu de référence et de démocratie

Il est banal de souligner que la diffusion du savoir est un instrument de démocratie, mais faut-il encore que ces savoirs soient utilisés de manière critique et structurée. De même, la culture n’est salutaire que dans la mesure où elle n’est pas un simple bien de consommation, mais un support à la réflexion, à l’émotion (cf. le bel essai de la philosophe américaine Martha Nussbaum, traduit en français sous le titre Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle?, Climats, 2011) et à la critique. Ainsi, dans un monde guidé par l’immédiateté et soumis aux pensées réductrices, qui sont le terreau de la démagogie et des populismes, l’Académie fait entendre des voix variées, qui entrent en débat et qui peuvent créer la surprise, en dénonçant la facilité d’un savoir formaté. Ceci, à nouveau, n’est possible qu’en cultivant une solide crédibilité. Les Académies, par essence, reconnaissent le mérite, saluent l’originalité, distinguent les hommes et les femmes qui contribuent de manière exceptionnelle au développement de leur champ d’activité, en dehors de toute autre considération. L’Académie est donc un lieu de référence, à travers ses prix, ses élections, ses publications… Elle ne peut galvauder ce crédit, au risque de ne plus parvenir à faire entendre une voix dissonante. C’est à cette condition que la démocratie pourra continuer à se nourrir du savoir, des technologies et des expressions artistiques.

Il y a 90 ans, le 26 novembre 1927, les universités libres de Louvain et de Bruxelles organisaient, conjointement, une conférence au Palais des Académies, où le roi Albert Ier confirmait son discours de Seraing sur l’importance du soutien à la recherche scientifique. S’en suivait la création du Fonds national de la recherche scientifique, dans un élan interuniversitaire et sous l’autorité de l’Académie royale de Belgique. Cette force d’innovation est essentielle dans la mission de l’Académie ; elle est d’autant plus nécessaire que l’Académie constitue un milieu —rare— d’ouverture à tous les horizons, artistiques, philosophiques, scientifiques, technologiques, culturels au sens large. J’espère pouvoir contribuer à cette mission, en assumant la tradition d’une institution vénérable, c’est-à-dire en nous appuyant sur la tradition pour accroître le capital de confiance tout en l’adaptant à la dynamique de l’évolution du monde contemporain. Sans révolution, cette ligne de conduite devrait permettre à l’Académie royale de Belgique de faire valoir une place centrale dans le développement de notre Société.