Lettre aux membres de l’Académie

Chères Consœurs, Chers Confrères,

Le 18 novembre, les membres de l’Académie royale de Belgique éliront leur prochain Secrétaire Perpétuel pour un terme de 5 ans. Treize membres de notre Compagnie, répartis de manière équilibrée entre nos quatre Classes, m’ont fait l’honneur de présenter ma candidature [1]Je remercie ici chaleureusement pour leur confiance : Arsène Burny, Jean Mawhin, Nathalie Verbruggen (Classe des Sciences), Michel Dumoulin, François Ost, Giovanni Palumbo, Christian Vandermotten (Classe des Lettres), Pierre Cordier, Victor Kissine, Catheline Périer-d’Ieteren (Classe des Arts), Martine Durez, Philippe Maystadt, Yves Poullet (Classe Technologie & Société).. Il m’appartient dès lors, en ces quelques lignes, de tracer, à très grands traits, d’une part le sens que je voudrais donner à cette candidature et d’autre part, les compétences que j’espère pouvoir mettre au service de notre Académie. L’importance de la fonction mérite toutefois que vous puissiez bénéficier d’informations un peu plus détaillées sur mon projet comme sur mon parcours. Vous les trouverez (ainsi qu’une brève vidéo) sur le site www.viviers.org que je vous engage à consulter. Au demeurant, je ne souhaite pas livrer ici un « programme » précis et fermé, mais, bien plus modestement, des pistes de réflexion qui devront faire l’objet d’une discussion collégiale.

Notre Académie demeure une institution unique par l’éventail des disciplines et des horizons professionnels qu’elle rassemble. C’est l’une de nos richesses et il nous appartient de cultiver les occasions de confronter ces expériences pour accroître encore l’originalité de nos activités. Plateforme multidisciplinaire, lieu de contacts entre universités, entre institutions culturelles, entre arts, sciences et société, l’Académie doit mettre en évidence la richesse de son ouverture (y compris au plan international) et de son pluralisme, dans un environnement bien souvent trop cloisonné. Elle joue aussi un rôle de garant d’une certaine exigence critique, en toute indépendance. Bien au-delà de la diffusion d’un savoir, aujourd’hui partiellement à portée de clavier de tout un chacun, elle nourrit l’ambition d’être un lieu de réflexion critique sur la méthode, sur le sens, sur les voies que peuvent emprunter la science, l’art ou la gouvernance de nos États et de nos entreprises, dans un monde souvent tenté par les pensées réductrices. En conséquence, l’Académie peut s’affirmer de manière crédible et efficace comme une force de propositions. Elle peut soutenir la recherche, mais aussi ouvrir de nouvelles pistes d’actions, innovantes, et les défendre auprès des décideurs et face à un public toujours plus large. Dans un monde souvent gouverné par le court-terme, elle doit replacer la culture, dans la diversité de toutes ses expressions (dont la science ou l’éthique), au cœur de l’épanouissement des sociétés.

Pour développer cette vision, plusieurs chantiers peuvent être poursuivis ou entamés. Je n’en évoquerai ici que quelques-uns.

  • La diffusion des connaissances est une mission essentielle de l’Académie et le Collège Belgique en est l’un des principaux vecteurs. Poursuivre une programmation rigoureuse est indispensable à la préservation de l’autorité de l’Académie. Tout en conservant le module de 2 heures qui permet de toucher un large public, construire des cycles de cours un peu plus longs (6 x 2 h), qui donnent accès à un approfondissement critique fondé sur l’explication d’une méthode, permettrait une insertion aisée dans les programmes d’enseignement supérieur (y compris des établissements d’enseignement supérieur artistique) et attirerait un public étudiant qu’il faut encourager à prendre le chemin de l’Académie. L’utilisation des nouvelles technologies, à travers le site de l’Académie, renforce notre visibilité et nous pourrions, en partenariat avec l’Agence universitaire de la Francophonie, nous inscrire dans une politique internationale, notamment à l’intention des populations en voie de développement. Le dynamisme de la politique éditoriale doit aussi être entretenu, notamment en lien avec l’actualité, mais sans oublier le soutien actif que l’Académie doit offrir à des recherches ou réflexions de pointe, qui assoient son autorité scientifique ou culturelle. La culture reste en effet l’une des marques de notre Académie : concerts, expositions, recours au numérique, interviews dans les médias… doivent servir cette ambition.
  • L’aide à la décision représente un autre enjeu pour l’Académie. Car, en raison de la lourdeur des processus d’avis, les décisions politiques se prennent parfois en dehors des champs d’expertise. En renforçant le canal de communication entre les décideurs politiques et un milieu d’expertise aussi riche et divers que l’Académie, on peut non seulement améliorer la qualité des politiques mises en œuvre mais aussi renforcer la position de notre Académie.
  • Le soutien à la recherche et à la créativité doit être l’un de nos axes prioritaires. En plus des prix, des concerts ou des colloques internationaux, notre Académie doit collaborer étroitement avec le FNRS et soutenir son action, chantier pour lequel je souhaiterais pouvoir m’appuyer sur un comité pluridisciplinaire et représentatif de tous les horizons universitaires.
  • L’ouverture internationale est inscrite dans l’ADN des Académies. La nôtre, de par son histoire et sa localisation, y est plus encore prédestinée (ex. à travers l’Union académique internationale où il convient de poursuivre nos engagements). Chaque année, nous pourrions mettre à l’honneur nos relations avec une Académie particulière, principalement européenne, renforçant de la sorte les liens personnels et les collaborations. L’Académie, en mettant en évidence artistes et scientifiques belges de talent (y compris en dehors de l’Académie), peut constituer une vitrine du dynamisme innovant de la Communauté française de Belgique et accroître ainsi le renom international de cette dernière.

Ces chantiers impliquent le renforcement du dialogue entre nos classes, à travers des groupes de travail thématiques, mais aussi en encourageant les manifestations croisées (au sein des classes et en dehors). Ils impliquent également une attention toute particulière au financement, tant privé que public (obtenir l’indexation de la subvention de la Communauté française mais aussi convaincre mécènes et organisations privées de soutenir nos activités, notamment à travers des chaires). Enfin, une gestion attentive des ressources humaines (qui s’attache à mettre chacune et chacun en valeur) et une gouvernance collégiale sont les conditions d’un développement serein et optimisé de notre Académie. En s’appuyant sur les Classes et leurs directeurs, mais également sur toutes les compétences de notre Compagnie, dans l’esprit d’une communauté de pairs, le Secrétaire Perpétuel doit assurer une représentation de l’institution la plus fidèle possible.

Choisir un candidat, c’est choisir une convergence entre des compétences personnelles et un profil de fonction. Je voudrais donc faire état de ce que mon parcours antérieur pourrait apporter au développement de l’Académie royale de Belgique, en partant de ses principales caractéristiques :

  • une grande institution publique
    Après avoir dirigé un important laboratoire universitaire en archéologie, j’ai exercé les fonctions de vice-doyen (3 ans) et doyen (2 ans) de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’ULB, avant d’être élu, à deux reprises, au rectorat de cette même université (6 ans). Cette expérience m’a offert une connaissance approfondie de la gestion des ressources, tant humaines que financières, d’une institution publique. Elle m’a aussi apporté un réseau de contacts directs avec le monde politique, culturel ou économique belge et étranger. Elle m’a enfin confronté aux dossiers de financement (tant public que privé) d’une institution académique. Je suis par ailleurs actuellement président de plusieurs fondations, belges et françaises, et continue donc à gérer d’importants fonds.
  • une institution centrale dans la vie intellectuelle, académique et artistique belge
    De par ma carrière professionnelle, je connais très bien le monde académique et intellectuel belge et étranger, dans toutes ses facettes, depuis le milieu des chercheurs et enseignants jusqu’aux questions d’organisation plus stratégiques. J’ai présidé le Conseil des recteurs francophones de Belgique et j’ai assumé la première présidence de l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (ARES) de la Communauté française. Mon attachement au F.R.S.-FNRS est très profond. C’est grâce à un mandat d’aspirant du FNRS que j’ai pu réaliser ma thèse de doctorat et j’y ai été nommé, après un post-doctorat à l’étranger, chercheur qualifié. Comme recteur, j’ai ensuite siégé durant 6 ans en son Bureau et au Conseil d’administration, que j’ai présidé durant 2 ans. Cette expérience est plus que précieuse pour porter efficacement la voix de l’Académie en ces instances, où siège le Secrétaire Perpétuel. Cette expertise générale me vaut des invitations régulières à présider des comités d’évaluation d’autres institutions scientifiques et culturelles de renom.
  • une institution à vocation internationale
    Je pratique plusieurs langues étrangères et j’ai séjourné à l’étranger durant plusieurs années. Plusieurs universités étrangères m’ont invité à donner des cours ou des séminaires et mon activité de recherche en archéologie méditerranéenne m’a conduit non seulement à participer à de nombreux colloques internationaux, mais également à mener des opérations de terrain dans des pays étrangers (essentiellement en Grèce et en Syrie). Durant mon rectorat, j’ai également noué énormément de contacts internationaux et construit des réseaux qui m’amènent aujourd’hui encore à être sollicité pour différents avis (ex. conseiller pour la stratégie internationale de l’Université de Beihang à Pékin ; président du Réseau français des Instituts d’études avancées ; membre du CA de la Casa de Velazquez à Madrid).
  • une institution multidisciplinaire
    Historien, historien de l’art et archéologue, j’ai toujours été confronté dans ma recherche à une multidisciplinarité très active. À travers ma pratique de l’archéologie, je collabore et publie fréquemment avec des spécialistes de très nombreuses disciplines, qu’il s’agisse d’architectes, d’ingénieurs, ou de chercheurs en sciences exactes (ex. botanistes, zoologues, géologues, etc.). Les échanges directs et réguliers avec des collègues de tous horizons furent aussi à mes yeux parmi les aspects les plus passionnants de la fonction rectorale.
  • une institution éditrice d’ouvrages
    Enfin, je crois être bien préparé à l’une des grandes missions de notre Académie, à savoir sa vocation éditoriale. En tant que scientifique, je connais évidemment le milieu des éditeurs et ses pratiques. Mais j’ai surtout une longue expérience de co-direction de revues scientifiques ; je participe à plusieurs comités éditoriaux internationaux et je dirige plusieurs collections d’ouvrage en Belgique (dont une collection publiée sous l’égide de l’Académie, et totalement financée par des ressources extérieures) ainsi qu’à l’étranger (France, Italie).

La fonction de Secrétaire Perpétuel est certes exigeante, ne fût-ce que parce qu’il s’agit d’incarner l’Académie dans ses multiples facettes, scientifiques, culturelles, médiatiques, tout en veillant à une gestion avisée et efficace, dont la complexité accompagne le développement remarquable de notre Institution. Qui plus est, notre Académie royale de Belgique doit s’imposer comme un acteur majeur de notre Société, tout en s’appuyant sur la tradition qui fonde son autorité. J’espère pouvoir la servir dans cette ambition, comme je me suis toujours investi dans mes différentes fonctions, avec détermination et humour, dans le respect des sensibilités de chacun et avec pour seul objectif le bien de l’institution. Mon Université ayant accepté de me détacher à temps plein en cas d’élection, je pourrai me consacrer pleinement à ces beaux défis.

En espérant pouvoir incarner une Académie dynamique, créative et rigoureuse, je demeure à votre entière disposition et vous assure de mes sentiments les plus dévoués.


Didier Viviers

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